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Quand la création d’un espace de co-working sert d’argument pour constuire une médiathèque

J’ai récemment publié un billet dans lequel j’appelais à l’adoption d’un discours sur le développement économique à destination des élus. En réaction, j’ai eu le plaisir de recevoir un témoignage très intéressant. Je le publie avec l’autorisation de Sonya Beyron, directrice de la médiathèque d’Auterive près de Toulouse (10 000 habitants)
 
Lors de la création de la médiathèque d’Auterive (31), une réflexion a été élaborée autour de la problématique que vous avez soulevé et a débouché sur la création d’un espace de coworking accolé à la médiathèque :
 
 
 
En tant que directrice de la structure, l’opportunité de créer un espace de coworking s’est imposée pour trois raisons :
 
D’une part, le projet de création de la médiathèque était sujet à caution. A l’heure où beaucoup de citoyens sont financièrement aux abois, la médiathèque était saisie comme une débauche de deniers publics plus que comme une structure nécessaire pour combler le déficit de lecture publique sur le territoire. Beaucoup d’habitants voyaient en la médiathèque un simple équipement de loisirs : il était urgent de prouver que la médiathèque n’est pas un simple lieu dédié au ludique ou au culturel, mais qu’elle avait bien évidemment également une vocation sociale, voire même économique.
 
Il est toujours difficile de prouver avant son ouverture que la médiathèque aura des impacts positifs sur le tissu socio-économique : créer un espace de coworking, c’était aussi faire en sorte que le public et les élus se réapproprient le projet. En somme, c’était peut-être la partie la plus visible de l’iceberg, notamment parce que par ce biais là, la médiathèque a su s’ancrer non seulement parmi le citoyen lambda mais également dans le tissu économique et industriel local (free-lance, chefs d’entreprise, artisans, auto-entrepreneurs, formateurs impliqués dès l’ébauche du projet de coworking…)
 

La recherche de transversalité a été un fil conducteur également. La mutualisation des ressources -documentaires, numériques, humaines-, a permis de générer des économies sur le fonctionnement du bâtiment. La coordinatrice numérique de la médiathèque était apte à dispenser des enseignements informatiques aux coworkers (comment créer son site internet, se faire connaître par les réseaux sociaux, créer son blog, éditer une newsletter…), les bibliothécaires formés à la veille numérique et documentaire… Les ressources numériques et périodiques sont en cours de refonte pour permettre cette mutualisation entre les deux espaces, en s’orientant aussi bien sur le juridique que sur le loisir ou l’économie… D’autres idées sont encore à l’étude.

Enfin, la fameuse démarche “troisième lieu” a été un feedback autour de ma réflexion. On parle souvent de la solitude des chefs d’entreprise, des freelance ou des télétravailleurs. En soi, le coworking n’était-il pas également un troisième lieu ? Si tel était le cas, en quoi était-il antinomique avec la vocation de mixité sociale de la médiathèque ? Cette dernière bénéficiait déjà de l’attractivité d’entités associatives dans ses locaux (ludothèque et café des parents), et j’imaginais le coworking comme une espèce d’extension de ce joyeux écosystème. Ah, le doux rêve de voir les coworkers lors de leur pause, franchir la porte séparant les deux lieux pour aller se nourrir intellectuellement (!). 

Aujourd’hui, la médiathèque fête ses un an d’ouverture, et rencontre un franc succès, avec un lectorat dépassant les 40%. Le projet de coworking (ficelage budgétaire, ameublement, abonnements, réunions de présentation et liens avec les acteurs économiques du territoire) a bien été mis en place par moi. J’en assure donc la direction en plus de celle de la médiathèque. Une personne supplémentaire dédiée à l’accueil des coworkers a été recrutée. 

Et je suis heureuse de dire que la tendance s’est inversée et que les citoyens se sont pleinement appropriés le projet. Sans doute l’auraient-ils adoptés également sans le projet de coworking, mais qui sait si la médiathèque aurait pu s’ouvrir face à une telle hostilité ?
 
Néanmoins, concernant l’espace de coworking en lui-même, plusieurs points fragilisants demeurent, notamment les restrictions budgétaires qui affectent depuis quelques années les collectivités territoriales. Certains aspects techniques posent également question (décalage des horaires d’ouverture des deux structures, pas encore de fusion des deux sites internet médiathèque/coworking notamment…), mais également sur un flou administratif concernant les compétences dévolues à l’intercommunalité ou à la commune même.
 
Je trouve que ce témoignage est éclairant à plus d’un titre, il montre que le levier économique est efficace aussi bien auprès les élus que de la population ! On parle ici d’une commune de 10 000 habitants pour qui l’image de la médiathèque-loisir n’était tout simplement pas attractive… Est-ce si étonnant à l’heure du téléchargement massif des contenus culturels, de Netflix et de YouTube ? Est-ce si étonnant après des décennies de crises de considérer que les territoires priorisent le développement économique sur la culture ou le patrimoine ? 
 
Je trouve aussi que l’argument d’une mutualisation de l’offre de service entre médiathèque et co-working a beaucoup de sens. A voir les thématiques des ateliers proposé dans l’espace de co-working, il est clair qu’on est pas très loin d’une programmation d’un espace numérique d’une bibliothèque. Quant à la mutualisation des ressources numériques… ça tombe sous le sens ! En somme, le rapprochement avec le co-working permet de rendre lisible l’objectif de contribution aux politiques publiques du développement économique. La plupart du temps ces objectifs ne sont ni explicités ni traduits en dispositifs, au profit de bibliothèques-loisirs… Très bonne chose ici de voir que quand on affirme une orientation elle motive les élus, les équipes et les citoyens. 
 
Bien sûr l’expérience est en cours et les liens pourraient être plus fort et plus explicites sur le site de la médiathèque concernant l’espace de coworking (ce sera bientôt le cas). Mais à mon avis, ce témoignage est le signe d’une tendance de fond déjà enclenchée. Saluons le travail de Sonya et de toute la petite équipe de cette médiathèque, qui, chose rare, ose se présenter d’une manière attractive et réussie !
 
Idée à creuser pour conclure : peut-être faudrait-il considérer que le co-working n’est pas uniquement pour les travailleurs indépendants… et que les même infrastructures peuvent servir à la recherche d’emploi… Quels espaces y sont dédiés hors des structures dédiées comme Pôle Emploi ? Aucun. Certains l’ont bien compris et c’est par exemple le cas des ateliers de co-searching qui, faute « d’espaces de co-searching » qui n’existent pas (et c’est très bien) sont proposés à la… Bpi par Cojob, dans le cadre du partenariat avec la Cité des métiers. Chercher un emploi seul c’est toujours plus dur que de le chercher avec d’autres ! Je trouve l’idée excellente !

Etre cojobeur, c’est :

  • Retrouver une place dans un groupe, avoir des horaires, un lieu où aller le matin, des « collègues » de recherche, des anecdotes en revenant le soir.
  • Réaliser qu’on a toujours des compétences à partager.
  • Bénéficier des expériences des autres, de leurs réseaux.
  • C’est aussi rester en lien une fois qu’on a trouvé du boulot ( ce qui arrive vite parce que gonflé à bloc, ayant réseauté chaque jour : on multiplie son mojo à l’infini et donc les opportunités de se faire embaucher ou de monter sa boîte ! )

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Via un article de Silvae, publié le 11 janvier 2017
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