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Un makerspace en collège : entretien avec Marion Dugenet

Nous avons proposé à Marion Dugenet un entretien pour nous présenter son projet de Makerspace. Marion est professeure-documentaliste en Auvergne, au collège de Saint-Eloy-Les-Mines (63). Elle nous explique ce qu’est un makerspace et comment est né ce projet collectif au sein de son établissement.

Vous avez monté un Makerspace au sein de votre collège. Expliquez-nous ce qu’est la “Machinerie d’Alex” ? Comment est né ce projet ? Avec quels objectifs ?

Notre établissement est non seulement situé en zone rurale, mais souffre également d’un contexte social défavorisé. La fracture numérique et le manque d’ambition scolaire sont une réalité à laquelle nous sommes confrontés tous les jours en tant qu’enseignants.
Tout a commencé par un projet autour de la science-fiction mené avec des troisièmes. Lors de rencontres avec des scientifiques et informaticiens nous avons observé que très peu d’élèves envisageaient le numérique comme une possibilité d’orientation. De même, chaque année quand vient le temps du choix des stages de troisième, nous pouvons constater que les filles choisissent en grande majorité des stages dans des domaines socialement attribués aux femmes, comme les services à la personne, la petite enfance ou l’enseignement.
Nous avons donc décidé de créer à la rentrée 2015 un club autour de l’informatique et des technologies, le Club Geek, qui rassemblait une vingtaine d’élèves de tous niveaux pour développer leur curiosité vis à vis du numérique. Devant le succès du club qui se tenait au CDI, nous avons décidé de généraliser le concept à l’établissement en créant le makerspace « La Machinerie d’Alex », lieu de création, fabrication, réparation où chacun pourrait imaginer et mener à bien un projet en ayant accès à du matériel, à un espace dédié et aux compétences d’autrui.
Nous espérons, grâce à ce projet fédérateur, créer une vraie dynamique d’établissement qui permettra de remotiver les élèves décrocheurs et offrir aux filles de nouvelles perspectives d’orientation. Ce sont des attentes assez ambitieuses, mais nous avons déjà des résultats encourageants : les filles représentent cette année presque 50 % de notre Club Geek, et certains élèves en grosses difficultés scolaires s’investissent pleinement dans les projets du makerspace.

Comment et par qui est-il géré, animé ? Quelle est la place laissée aux élèves ?

Il y a La Machinerie d’Alex, qui est le lieu que pourront fréquenter les classes dans le cadre de projets. Ils seront alors encadrés par leurs professeurs et d’autres intervenants si besoin. Il y a ensuite le Club Geek, qui est en quelque sorte le cœur de la Machinerie. Il réunit après la pause déjeuner des élèves et professeurs surmotivés, mais aussi d’autres qui viennent pour découvrir un domaine qui leur est étranger. Les professeurs encadrent certains projets selon leurs compétences, comme par exemple notre professeure d’anglais, férue de bricolage, qui a pris en main un groupe d’élèves et travaille avec elles sur la construction d’une jardinière connectée. D’autres personnels s’investissent aussi, comme des assistants d’éducation ou notre technicien informatique.
Les élèves ont le choix en début d’année de proposer un projet personnel ou de se greffer sur une action proposée par un professeur. Nous essayons de leur laisser une certaine autonomie et un droit à l’erreur, mais l’équilibre est parfois difficile à trouver et il faut recadrer les choses pour ne pas les laisser aller dans l’impasse.

Le Makerspace s’apparente aux tiers lieux de type FabLab. Que vous inspirent de tels lieux ? Qu’est ce qui est selon vous transférable au sein d’un collège ?

J’aime beaucoup la philosophie des tiers-lieux, qui est directement issue du monde du libre. C’est non seulement une richesse incroyable pour ceux qui souhaitent apprendre, mais aussi très valorisant pour ceux qui transmettent. Ce sont aussi des valeurs que l’on aimerait communiquer aux élèves, qui sont plus souvent éblouis par l’argent et la réussite financière que par la création en elle-même.
Je pense que nous pouvons faire entrer dans les collèges cette idée que chacun amène ses compétences de l’extérieur, professeurs ou élèves, et apporter plus de coopération horizontale. Certains élèves ont besoin de ça pour faire leur place dans l’école et y trouver du sens.

Marion, expliquez-nous comment vous situez votre rôle de professeure documentaliste au sein du Makerspace ? Quels apprentissages un tel dispositif permet-il de développer ? Comment articulez-vous avec l’EMI et les dispositifs pluridisciplinaire tels que les EPI par exemple ou transdisciplinaire comme les parcours ?

A l’origine nous avons installé le club au CDI car le lieu est spacieux et cela me permettait d’accueillir d’autres élèves en même temps. Puis nous avons remarqué l’intérêt que suscitaient ces activités auprès de certains, qui ont spontanément cherché à « donner un coup de main » pour démonter un PC ou trouver une solution à un problème technique. Il paraissait donc évident que le lieu était idéal pour que le makerspace ait une vitrine et touche le plus grand nombre, mais aussi pour que les élèves fassent un lien entre différentes formes de savoir : les apprentissages par le lire, et ceux par le faire.
Il est également important que les élèves réalisent leurs besoins en terme de ressources dans des domaines ou leurs encadrants n’ont pas forcément la réponse ! J’ai donc créé une collection de ressources propre à la Machinerie d’Alex sur Pearltrees, que les élèves sont censés alimenter avec des sites ou tutoriels qu’ils recherchent, sélectionnent et valident. Ce n’est pas encore un réflexe chez tous les groupes mais je garde espoir.
En tant que professeure-documentaliste j’ai tenu à axer ma propre action autour des ressources mais aussi de l’EMI. Les publications via Twitter, Instagram et Wordpress sont l’occasion de réfléchir avec les élèves sur le droit à l’image, la portée et l’impact des réseaux sociaux ou encore l’anonymat. Quand faut-il communiquer, à quelle fréquence, dans quel but, et est-il nécessaire de se montrer : ce sont des questions que ne se posent pas forcément les élèves, qui sont plutôt dans un réflexe d’hyper-publication. Un certain nombre d’entre eux ont des chaînes Youtube et font un peu de montage pour parler de leur vie personnelle. C’est aussi l’occasion de reprendre ces compétences non scolaires, les travailler et les exploiter dans un but plus pédagogique...
Nous espérons que l’utilisation du makerspace dans le cadre des différents dispositifs se fera naturellement. Avec l’introduction de l’apprentissage du code dans les programmes, il est assez simple d’imaginer des projets en EPI. Nous avons donc organisé une formation pour les professeurs autour de la programmation de robots Thymio grâce au Canopé 63. Ils pourront ainsi se projeter plus facilement dans des projets pluridisciplinaires. Nous avons eu la satisfaction de voir que des professeurs de disciplines très variées s’impliquent dans cette formation et se montrent très motivés par les possibilités de travail en commun qu’offre le makerspace.


Pour vous, la créativité c’est quoi exactement ? pourquoi chercher à la développer ?

C’est un point de vue personnel, mais pour moi la créativité est la capacité de partir d’un objet, d’une idée, et de les transformer pour en faire quelque chose de mieux, ou au moins de différent et d’utile. C’est aussi quelque chose qui se travaille et qui n’est pas seulement tributaire de connaissances scolaires. Chercher à développer la créativité chez les élèves, c’est essayer de leur donner une chance de plus de s’épanouir dans la voie qu’ils auront choisie. En étant créatif on peut tenter de changer les choses dans sa vie professionnelle ou personnelle, essayer de ne pas les subir. Il est aussi important de leur montrer qu’on peut être créatif dans des domaines artistiques mais aussi scientifiques et techniques.

Le makerspace permet de développer des compétences de coopération et de créativité. Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de séances et de réalisation ?

J’ai travaillé avec un groupe de sixième sur la réalisation d’un petit clip en stop motion qui apparaîtra sur les futurs tutoriels de La Machinerie d’Alex. Cette technique va être réutilisée dans le cadre d’un projet de français pour lequel les élèves vont devoir scénariser et tourner un gag. Ceux qui ont déjà travaillé en stop motion vont aider et conseiller leurs camarades tout au long de la préparation et de la réalisation.
Un des aspects du makerspace est aussi l’acquisition et la mise en commun de compétences dans un cadre autre que la classe. Plusieurs projets d’élèves tournent autour d’objets connectés, mais c’est un domaine que beaucoup d’entre nous découvrent. Nous avons donc décidé de proposer un atelier autour du MOOC « Programmer un objet connecté avec Arduino », proposé sur la plateforme FUN. Il est suivi par les personnels et élèves volontaires sur un temps donné et permet de surmonter les difficultés tout en se motivant. Nous en profitons pour réfléchir aux différentes options techniques applicables aux projets comme la jardinière connectée ou la table à LED. Un de nos assistants d’éducation est étudiant en informatique, ce qui est très utile lorsqu’on est confronté à du vocabulaire informatique un peu obscur.

Vous avez ouvert en parallèle un site et des comptes sur les réseaux sociaux. Comment est organisée la publication ?

Les comptes Twitter et Instagram sont en partie alimentés par les professeurs et en partie par les élèves, toujours sous la supervision d’un adulte. Si la rédaction d’une phrase de 140 caractères paraît simple, dans les faits il est assez compliqué pour les élèves de limiter une idée à quelques mots qui résument et font sens. C’est un apprentissage qui, nous l’espérons, leur servira dans d’autres circonstances.
Les publications sur le site Wordpress sont assurées par notre équipe de journalistes maison, qui réalise aussi la newsletter du collège. Ce sont des élèves de sixième et cinquième qui sont souvent plus à l’aise en vidéo, mais qui font de gros efforts pour développer l’écrit. Le site n’a que quelques mois d’existence, c’est un travail de longue haleine de l’alimenter !

Quels sont vos conseils pour les collègues qui voudraient se lancer ? Quelles sont les qualités nécessaires ? Quels sont les freins, les difficultés ?

L’idée de monter un lieu censé rayonner sur l’établissement et les environs peut être assez effrayante, mais nul n’est obligé d’entamer directement un chantier pharaonique. Chacun peut se lancer à son rythme, comme nous qui avons commencé par un simple club. Pour passer à l’étape supérieure, il vaut mieux s’assurer du soutien des équipes, de la direction et impliquer les collectivités de rattachement, pourquoi pas en nouant des partenariats.
Je pense qu’une qualité essentielle à la réussite d’un projet comme celui-ci est la curiosité. Il faut s’intéresser à plein de domaines vers lesquels on ne serait pas allé naturellement, et savoir communiquer autour du projet pour impliquer les bonnes volontés.
Les freins sont évidemment d’ordre financier. Quand on travaille autour du numérique l’équipement coûte cher, et les délais entre les demandes d’équipement, les réponses et les commandes en cas d’accord sont de l’ordre d’au moins une année. C’est pourquoi nous avons décidé de lancer une campagne de financement participatif sur Ulule, qui va nous permettre d’acheter des outils et un peu de matériel. De plus, grâce à cette campagne nous avons pu voir l’intérêt des gens pour ce projet, et c’est très motivant ! L’autre difficulté est de trouver le temps de gérer, d’animer et de communiquer autour de la Machinerie d’Alex. S’occuper d’un tiers-lieu est un travail à part entière, il faut donc avoir l’implication de tous pour que chacun puisse assurer ses autres missions. Mais c’est toujours plus facile de donner du temps pour un projet qui nous motive et auquel on croit.

Doc pour doc

URL: http://docpourdocs.fr/
Via un article de Hélène Mulot, publié le 11 mars 2017
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