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Autonomie, l’illusion des travailleurs de plateforme

Dans la touchante autobiographie de Romain Gary, La promesse de l’aube, un passage est de nature à déstabiliser le lecteur du XXIe siècle. L’auteur nous apprend au détour d’une anecdote que sa principale source de revenus à Paris, en 1930, fut de livrer en bicyclette des repas de restaurants aux bourgeois. Contre quelques pièces et un repas chaud, il parcourt les rues de la capitale, nous faisant part des conditions de travail fatigantes et dangereuses d’une telle activité.

L’amélioration des conditions de travail des salariés depuis cette époque et le meilleur encadrement légal des contrats de travail devraient permettre à un Romain Gary de ce siècle de bénéficier d’une couverture de soins de santé efficace, voire d’une assurance garantissant un revenu en cas d’accident. Seulement voilà, aujourd’hui Romain ne serait pas salarié, il serait certainement travailleur autonome et se verrait assigner des courses sur des plateformes numériques comme Deliveroo ou Foodora. Romain se retrouverait alors dans une situation où aucune protection financée à partir de la valeur générée par son activité, ne lui serait garantie.

La liberté individuelle des nouveaux temps modernes est toutefois cohérente jusqu’au bout : s’extraire du collectif pour vivre plus libre en tant qu’individu a pour conséquence qu’il faut prendre soin de soi par soi-même. À qui profite cette évolution ?

Émergence de l’économie de plateforme et transformation des relations de travail

Depuis la jeunesse de Romain Gary, le progrès technique n’a pas seulement rendu les entreprises plus productives mais il en a changé la nature. Avec elle, il a fait évoluer les rapports entre les propriétaires des moyens de production et ceux qui vendent leur force de travail.

Les grandes industries du XXe siècles étaient gourmandes en capital pour investir dans des usines à la pointe et employer une main d’œuvre importante. Le XXIe siècle voit l’émergence de nouveaux champions issus de la révolution numérique : les plateformes, “simples” intermédiaires entre de multiples acteurs économiques qui s’échangent biens et services. Leur promesse est de faire émerger une société horizontale dans laquelle le capital productif n’a plus besoin d’être concentré pour être rentabilisé, mais de bénéficier d’un point d’accès au marché digitalisé.

Ce point d’accès, ce sont les plateformes. En dehors de la création et de la maintenance de l’infrastructure technologique nécessaire pour ces mises en relation ainsi que du marketing nécessaire pour attirer le chaland, les actifs investis sont donc dérisoires et la charge salariale encore plus.

Qui produit alors les biens et services accessibles sur ces plateformes ? Vous, moi, tout le monde, chaque citoyen est désormais en mesure de rentabiliser son “capital dormant”.

Nous devenons tous des capitalistes autonomes exploitant notre propre capital humain, financier et social. Demain, tous entrepreneurs.

Ainsi, tout propriétaire d’un vélo peut livrer des repas chauds, à son compte, sur Foodora ou Deliveroo et tout propriétaire d’une voiture peut compléter son revenu en devenant chauffeur Uber. Vous avez une chambre disponible ? Louez la à un touriste via Airbnb. Trop d’attente à la caisse de l’épicerie, gagnez instantanément quelques dollars sur Amazon Mechanical Turk.

Rien n’a donc changé, nous produisons les mêmes services qui répondent aux même besoins. Mais tout a changé, le travail salarié et l’entretien du capital productif ont disparu. Airbnb rejoint les premiers groupes hôteliers mondiaux sans posséder une seule chambre et sans employé pour faire le ménage.

Le travailleur n’est plus un salarié qui vient vendre sa force de travail aux quelques propriétaires des moyens de production mais un des multiples petits propriétaires de capital qui magasinent les moyens technologiques qui leur permettront de rentabiliser le plus efficacement leur capital investi. Les plateformes ont ainsi transformé la relation employeur/salarié en relation fournisseur/acquéreur.

Évolution du statut des travailleurs et renversement du rapport de force

L’époque des syndicats comme contre-pouvoir au service des travailleurs s’éloigne doucement. Les salariés, concentrés chez quelques grands employeurs, partagent une expérience de travail commune, vecteur de lien de solidarité. Ils ont ainsi pu s’organiser et lutter ensemble pour l’amélioration de leurs conditions de travail. Le travail sur les plateformes collaboratives bouscule ce rapport de force et ce, au détriment de la protection des travailleurs.

Conscients de la relative incapacité des travailleurs autonomes à mener des luttes communes, les plateformes peuvent leur transférer une part plus importante du coût de l’incertitude économique sans pour autant être inquiétées par des mouvements sociaux qui s’y opposeraient. C’est ainsi que Deliveroo UK a choisi cet été de changer du jour au lendemain le système de rémunération des livreurs, à son avantage. La part de rémunération fixe a changé, au profit d’un prix à la course. Aux Romain Gary londoniens de redoubler de coups de pédale.

C’est à ces travailleurs que les plateformes font massivement appel. Leur marketing met d’ailleurs particulièrement l’accent sur des thèmes liés au mythe de liberté de l’entrepreneur. Celui-ci peut travailler d’où il veut, aux heures qu’il désire, n’accepter que les offres qui l’intéressent. Il oublie toutefois de mentionner que c’est alors au travailleur d’assumer seul les risques associés à l’entrepreneuriat : fluctuation des rentrées financières (elles-mêmes impactée par le montant de la commission des plateformes, fixé et revu unilatéralement par ces dernières), protection sociale et médicale inexistante, etc.

Si notre Romain Gary contemporain tombe et se blesse en vélo dans Paris, aucune couverture ne lui assurera un revenu pendant son temps d’inactivité. Sa précarité est d’autant plus extrême que la position de monopole de la plupart des plateformes ne lui permet aucune marge de manœuvre pour négocier son contrat à la hausse. Les plateformes décident unilatéralement du traitement des travailleurs avec qui elles contractent.

De nouveaux enjeux de protection du travail : algorithmes et propriétés des données

Écœuré d’Airbnb suite à une hausse du montant prélevés et envie de tester Homeaway ? Êtes-vous prêts à reconstruire votre réputation en ligne ?

Sur une plateforme collaborative, la réputation des utilisateurs est une donnée primordiale. Cette note, souvent symbolisée par un nombre d’étoiles, est déterminée par la revue entre pairs, qui agrège les appréciations des utilisateurs qui font appel au service du travailleur.

En fonction de cette réputation, l’utilisateur accédera plus ou moins facilement à des revenus. Or, les données composant cette revue, sont aujourd’hui la propriété des plateformes et pas des travailleurs.

Les travailleurs ne peuvent donc pas faire jouer la concurrence entre les plateformes puisqu’il leur faudrait rebâtir leur réputation systématiquement.

Suffisamment décourageant pour passer à la concurrence mais surtout une magnifique barrière à l’entrée pour la compétition !

Reprenons l’exemple de Romain Gary au 21e siècle. Si une course dans Paris lui semble trop dangereuse, passant par les Grands Boulevards en plein trafic, et qu’il la refuse, il se verra proposer moins de courses dans les prochains jours. Son revenu en sera impacté.

La gestion opaque des algorithmes de mise en relation accentue encore le pouvoir de la plateforme sur les travailleurs. Cet algorithme est utilisé unilatéralement par les plateformes pour définir les comportements attendus et maximiser leurs revenus. La fameuse liberté des travailleurs indépendants est ici sérieusement mise à mal.

Sans remise en cause de la propriété des données, de la lisibilité des algorithmes ou encore du pouvoir de décision associée à l’investissement de capital par les travailleurs (sa voiture pour Uber, son appartement pour Airbnb, etc.), les plateformes numériques n’ont plus aucun obstacle pour faire peser le risque économique quasiment exclusivement sur les travailleurs avec qui elles contractent.

Jeter de nouvelles bases

L’évolution du rapport au travail requiert une actualisation des politiques publiques : quand on change de compagnie de téléphone, on peut garder son numéro. Pourquoi ne pas imposer également une interopérabilité entre les plateformes (faciliter le passage de l’une à l’autre), libérant les données propres aux utilisateurs pour qu’ils les exploitent ailleurs. La concurrence entre les plateforme serait alors renforcée au bénéfice des travailleurs.

D’autre part, certains modèles plus respectueux des travailleurs voient le jour et devraient être soutenus. Le mouvement Platform Cooperativism voit l’apparition de plateformes qui suivent le modèle coopératif de partage du pouvoir de décision et des bénéfices de l’entreprise. Sur ces plateformes, les travailleurs décident ensemble des règles auxquelles ils se soumettent. Ils sont collectivement propriétaires du code et des données générées. L’émergence de coopératives digitales, en lieu et place des plateformes que nous connaissons, est une chance à la fois pour le développement du secteur coopératif, et pour la sécurisation des conditions de travail des travailleurs.

Nous pourrions enfin revoir complètement notre protection sociale pour épouser cette évolution du travail. Certains projets audacieux, comme le revenu de base, proposent de nouvelles réponses pour donner un socle économique stable aux travailleurs non-salariés et leur donner un plus grand pouvoir de négociation.

La déception qu’a pu causer l‘économie collaborative en se concentrant en de grandes plateformes capitalistes a généré une revendication plus forte de collaboration juste entre travailleurs numériques. A eux de s’emparer du sujet et s’organiser dans de nouvelles formes de solidarités (comme ces livreurs londonien qui ont fait grève collectivement contre l’évolution de la rémunération de Deliveroo), aux syndicats de réinventer leur rôle et enfin aux acteurs du tissu coopératif d’accompagner les entrepreneurs digitaux dans ce chemin inédit.

C’est à ces conditions que le progrès technique peut-être mis au service du progrès social afin que les Romain Gary du XXIe siècle puissent écrire le ventre plein, en santé et en sécurité.

Cet article a été co-écrit par :

Alexandre Bigot-Verdier

Alexandre anime la réflexion autour des émergence numériques et collaboratives au Québec via la communauté OuiShare. Il travaille particulièrement aux impacts sociétaux des transformations que subit le travail et, dans ce cadre, il a cofondé le mouvement citoyen RBQ qui encadre la réflexion sur l’instauration d’un revenu de base au Québec.

Alexandre Berkesse

Alexandre contribue à l’observation critique des évolutions du travail et aux réflexions sur l’avenir du travail au Québec au sein de la communauté locale OuiShare. Il mobilise notamment ses expériences de consultant en transformation organisationnelle dans les organisations privées et publiques, d’enseignement du cours de pensée critique à la MSc de HEC Montréal mais aussi de chercheur doctorant en philosophie sociale au Collège Universitaire Dominicain d’Ottawa.

Références :

Cartographies de l’écosystème collaboratif québécois : collaboration OCR, OuiShare et Protégez-vous

Nous remercions Miriam Fahmy, Romain Saguy, Miléna Bigot-Verdier et Laurent Levesque pour leur lecture critique des premières versions de cet article mais aussi pour leurs propositions constructives.

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Via un article de Article Invité, publié le 22 mars 2017
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