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L’auteur est-il soluble dans la création du 21e siècle ?

Je lis un manga passionnant en ce moment pour l’auteur et l’éditeur que je suis : il s’agit de Bakuman, de Tsugumi Ōba et Takeshi Obata, à qui on doit notamment Death Note et Platinum End. Ici pas de fantastique, l’histoire est tout ce qu’il y a de plus réaliste : elle dépeint le quotidien de deux jeunes auteurs de manga, ainsi que le fonctionnement du système éditorial japonais en la matière — notamment d’un magazine hebdomadaire comme Weekly Shōnen Jump. À titre personnel, je trouve ce manga tout à fait fascinant. Et il m’inspire beaucoup pour imaginer l’un des futurs possibles de l’édition, et pas seulement en matière de bandes dessinées.

Les magazines de mangas au Japon sont publiés plus ou moins régulièrement, et on passe de l’hebdomadaire au trimestriel en fonction des titres – d’ailleurs, le Weekly Shōnen Jump dispose au sein même de sa marque de plusieurs magazines, les trimestriels dédiés à des histoires complètes, les hebdomadaires aux séries. Les lecteurs sont perpétuellement sollicités pour noter les œuvres. Une histoire complète doit obtenir un bon classement pour que l’auteur puisse envisager de proposer une série, et une série doit se maintenir elle aussi dans le classement si elle veut continuer. Les classements sont un bon indicateur du succès du manga, et tout peut être remis en cause et s’arrêter très vite.

Dans les grandes lignes, la fabrication/publication d’un manga se fait en plusieurs étapes : d’abord, l’auteur (ou les auteurs) présente ce qu’on appelle des nemus : il s’agit en somme d’une version light de la future histoire sous forme de dessins très sommaires, qui reprennent le découpage de la BD (cases et dialogues) présentée. C’est sur la base de ces nemus que l’éditeur, après l’aval de son directeur éditorial, donne ou non son feu vert à la réalisation du manga. Les nemus pourront être modifiés, retravaillés, jusqu’à obtenir le résultat souhaité. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est le scénariste (s’il y en a un) qui se charge de cette ébauche dessinée – et pas le dessinateur.

Une fois le feu vert donné par l’éditeur, on passe au dessin. Si les histoires complètes sont par définition complètes au moment de la publication, les séries se construisent semaine après semaine et obéissent à une autre temporalité, beaucoup plus rapide et donc stressante, car exigeante et perpétuellement soumise au vote des lecteurs. Les auteurs doivent produire un nouveau chapitre chaque semaine, ce qui est bien entendu impossible en soi si on n’est pas aidé. Les magazines embauchent donc des assistants pour aider le dessinateur : un assistant va s’occuper des dialogues, un autre des arrière-plans, un autre des bâtiments, etc… laissant le soin à l’auteur principal de se concentrer sur les personnages et l’action principale. Une fois que ce dernier en a terminé, les assistants s’emparent des planches et les complètent, les corrigent, les colorisent au besoin et posent les « trames ». En somme c’est un véritable travail d’équipe – et un travail d’équipe absolument indispensable si on veut tenir les délais imposés par une publication hebdomadaire.

Je trouve ce fonctionnement très intéressant, et il m’inspire plutôt. La société ouvrière évoluant vers une société « œuvrière », nous sommes de plus en plus nombreux à fabriquer des histoires. Tant et si bien que le nombre d’œuvres produites, devenu absolument incontrôlable, génère beaucoup de déception et de frustration : les éditeurs sont débordés, les auteurs essuient des refus et il devient de plus en plus difficile de vivre de ses seuls revenus d’auteur. Sans compter que face à la profusion, le public peut parfois se trouver décontenancé et se tourner plus volontiers vers de « valeurs sûres » (les bestsellers) plutôt que de creuser et fouiller la masse créative anonyme.

Pour moi, c’est le concept même d’auteur qui est en train de se dissoudre dans celui d’œuvre. On le voit très bien avec ce phénomène de masse que sont les séries télévisées, qui ont complètement cannibalisé les autres médias dans le combat pour le partage du temps d’attention du public. Les séries, plus qu’autre chose, sont des œuvres collectives, fruit du travail d’une équipe de scénaristes, de réalisateurs, de producteurs, d’acteurs, de techniciens, de conseillers… pour au final ne retenir que le nom du show — peut-être quelques noms si on a de la chance. Le créateur se dissout dans l’œuvre, qui devient collective et endosse la responsabilité de sa propre représentation.

Pourquoi ne pas dès lors s’inspirer du fonctionnement des séries et des mangas pour imaginer une création littéraire parallèle, qui ne viendrait pas supplanter celle que l’on connaît aujourd’hui (avec tous ses excès) mais serait proposée en parallèle : un système éditorial où plusieurs auteurs collaboreraient à la fabrication d’une œuvre unique, peut-être plus exigeante, plus « commerciale » aussi, puisqu’on oublierait pour un temps la notion d’auteur unique pour se focaliser sur les compétences des différents collaborateurs, et sur les attentes du public.

Ainsi on pourrait imaginer la cohabitation d’un scénariste avec un dialoguiste, eux-mêmes épaulés par un auteur spécialisé dans la rédaction de descriptions, et peut-être d’autres encore, comme par exemple un super-auteur chargé de travailler à l’uniformité du style, en contact direct avec l’éditeur – qui aurait de toute façon validé le scénario au préalable, à grand renfort de synopsis détaillé. On parviendrait de cette façon à produire des créations qui s’appuieraient sur les forces de tous ses auteurs, et ceux-ci faisant dès lors un pas en arrière pour mieux mettre en lumière l’œuvre finale.

Un tel modèle – qu’il s’applique aux romans ou à des séries littéraires, qui par essence nécessiteraient un rythme de publication plus soutenu en cas de succès – signifierait donc plus d’auteurs travaillant sur moins d’œuvres, plus en phase avec les désirs d’un public de plus en plus exigeant. Evidemment, les puristes pourront bien se cacher derrière le petit doigt de l’industrie et invoquer la Sainte Création Artistique qui ne peut surgir que d’un auteur unique – mais la bande dessinée est déjà là pour nous prouver le contraire, sans compter toutes les productions audiovisuelles, et ce serait ignorer la qualité de ces œuvres qui rencontrent aujourd’hui un succès sans précédent.

Même si cela ne signifie pas à terme la disparition de l’auteur unique, qui existera toujours et continuera de produire des œuvres « hors catégorie » qui nous enchanteront et nous étonneront, peut-être est-il intéressant d’envisager sous ce jour une réforme de l’industrie éditoriale (au sens le plus commercial du terme) qui profiterait à davantage d’auteurs et qui satisferait davantage le public – si tant est qu’on puisse seulement anticiper cette satisfaction – en publiant moins et mieux. À ce titre, l’écriture a plusieurs mains me semble avoir de beaux jours devant elle.

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Via un article de Neil Jomunsi, publié le 17 mai 2017
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