@ Brest

Relier et partager autour du web

Open Access : le retour des pit-bulls

Un article repris d’affordance, le blog d’un maître de conférences en sciences de l’information (olivier.ertzscheid )
Réflexions, analyses, signalements.

Voilà déjà longtemps que je m’étais promis de vous en parler. La meilleure preuve de l’installation d’une pratique dans les usages se mesure souvent à l’énergie que dépensent ses adversaires à nier lesdites pratiques ou à tenter de les empêcher. La pratique, c’est celle de l’Open Access, la diffusion libre des résultats de la recherche, à tout le moins quand ils sont financés sur fonds publics.

Sciences et société

Le nombre de revues en accès libre explose, leur indice de citation et leur facteur d’impact est l’équivalent (et parfois supérieur) à celui de revues "traditionnelles". Par ailleurs, chacun a pris conscience de l’importance de la mise en accès libre des résultats de la recherche, notamment mais pas exclusivement pour le développement de pays n’ayant pas les moyens de souscrire aux conditions tarifaires indécentes pratiquées par les gate keepers oligopolistiques de l’édition universitaire traditionnelle. Enfin, le mouvement des "commons" permet d’infuser au niveau de la société toute entière des questions jusqu’ici cantonnées au tout petit cercle de l’université (en parlant du mouvement des commons, s’il n’y a qu’un seul livre à lire sur le sujet, c’est inconstestablement "Libres Savoirs" de C&FEditions : livre+vidéos associées)

Lâchez les chiens.

Sur ce blog (mais aussi ailleurs), on se souviendra de la dernière offensive de taille, menée par un cabinet de "relations publiques" (dont le dirigeant est surnommé le "pitbull des RP") pour convaincre les acteurs universitaires (et l’opinion) des "dangers de l’open access" (sic). Nous étions alors en 2007.

This is the end ?

La dernière attaque en date vient cette fois de la chambre des représentants, dans laquelle un projet de loi est à l’étude qui vise à mettre fin aux mandats institutionnels (lesquels mandats imposent, pour faire simple, de déposer en open access, au plus tard 12 mois après leur publication, les articles financés sur des fonds de recherche fédérale - et donc publique). Tout cela est parfaitement raconté dans les 2 articles que vous devez impérativement (si, si, c’est un ordre) lire :

- sur le blog de Marlène, dans son billet "RWA : une nouvelle menace pour l’Open Access"
- chez Tom Roud sur C@fé des Sciences : "Publications en accès libre : la guerre est déclarée".

Ci-après, pour archivage personnel, une petite revue de presse sur le sujet :

- "Science-Journal Publishers Take Fight Against Open-Access Policies to Congress". 5 Janvier 2012. The Chronicle of Higher Education. L’un des premiers journaux à avoir signalé l’affaire.
"Research Bought, Then Paid For". 10 Janvier 2012. L’article de Michael B. Eisen dans le New-York Times.
"The Research Works Act Aims to Kill Open Access". Billet d’analyse à lire sur (l’excellent) Cyborgology.

+ 2 liens que je pique à ce blog :

- Lapointe, Pascal. Accès libre à la science : l’opposition contre-attaque. Agence Science Press, 22 janvier 2012.
- Sur le dossier, voir l’excellente page de curation de MyScienceWork (Open access in Science) :

Signalons également que, comme c’est de coutume dans le droit américain, une procédure de "Request for information" avait été ouverte par le Science and Technology Policy Office. Elle se concluait par une liste de questions qui soulignent bien les enjeux (et les risques) actuels, la question 8 notamment :

"(8) What is the appropriate embargo period after publication before the public is granted free access to the full content of peer-reviewed scholarly publications resulting from federally funded research ? Please describe the empirical basis for the recommended embargo period. Analyses that weigh public and private benefits and account for external market factors, such as competition, price changes, library budgets, and other factors, will be particularly useful. Are there evidence-based arguments that can be made that the delay period should be different for specific disciplines or types of publications ?"

Et maintenant, que faire ?

Même si les scientifiques sont majoritairement conscients - du moins peut-on l’espérer - du recul dramatique qu’occasionnerait l’adoption d’une telle loi, beaucoup d’entre eux sont encore piégés par des stratégies d’avancement de carrière et d’obtention de subventions conditionnées à des publications chez les éditeurs à l’origine de ce projet socialement, scientifiquement et culturellement obscurantiste (a fortiori depuis la systématisation de la course à la publication, visible en France au travers des orientations de l’AERES). Mais les scientifiques sont également sociologiquement enclins à s’engager derrière quelques leaders dépositaires d’un prise de parole forte à condition que celle-ci soit directement corrélée à une incontestable légitimité scientifique. C’est cette fois Timothy Gowers, mathématicien à Cambridge et lauréat de la médaille Fields en 1998 (équivalent du prix nobel) qui s’y colle, en lançant (avec d’autres collègues), un appel au boycott ("So I am not only going to refuse to have anything to do with Elsevier journals from now on, but I am saying so publicly") et surtout, une pétition qui commence à connaître un certain retentissement : Thecostofknowledge.com.

Dirigée contre Elsevier, et déjà signée par plus de 4000 scientifiques au moment où j’écris ce billet (le 6 février, à noter qu’ils étaient 2700 il y a seulement 2 jours), [1] la particularité de cette pétition tient autant au leadership de son initiataire, qu’à l’engagement précédant la signature et par lequel les signataires sont invités à indiquer s’ils refuseront désormais de publier dans des revues Elsevier, d’en être les relecteurs (referees), de participer à des comités scientifiques de l’une des revues du groupe ou ... les trois à la fois. L’avenir dira si les signataires ont ou non respecté leurs engagements mais vu le niveau d’exaspération décrit plus haut, on va se permettre d’arborer un optimisme que l’on espère ne pas être simplement circonstanciel.

Au-delà de cette seule pétition, le combat ne sera gagné que si les scientifiques s’engagent résolument dans la création et la diffusion de revues en Open Access et militent concrètement pour un libre partage des savoirs. Je serai là dessus un peu moins optimiste que la conclusion de l’article "The Price of Information" paru dans The Economist qui n’hésite pas à parler d’un printemps académique ("academic spring").

Mon optimisme tient par contre résolument dans le fait suivant : le projet fondateur de l’Open Access (le site ArXiv) vient à peine de fêter ses 20 ans en Août dernier. Les éditeurs traditionnels ont de leur côté disposé d’au moins deux siècles (ne remontons tout de même pas jusqu’à Denis de Sallo et son "Journal des sçavants" au XVIIè s), les éditeurs traditionnels disais-je, ont de leur côté disposé d’au moins deux siècles pour façonner et bétonner les pratiques et le marché de la diffusion et de la citation scientifique. Or - me semble-t-il - on observe davantage de bouleversements depuis 20 ans qu’au cours des 2 siècles précédents. Optimisme donc, renforcé par l’idée que l’innovation sur le fond ne viendra pas de l’édition scientifique traditionnelle (pour vous en convaincre, regardez la pathétique tentative d’article du futur soutenue par Elsevier). Oui mais ...

Un contexte global très préoccupant.

Ce projet de loi arrive à un moment où le web est à un tournant législatif décisif de sa courte histoire : Acta, Sopa, Hadopi bien sûr, mais également les attaques récurrentes contre la notion même de "domaine public". Le billet de Lionel Dujol en donne un bon aperçu : "Nos libertés numériques en état de siège".

Et ça c’est cadeau.

En guise de conclusion, deux petits cadeaux sous forme de conseils de lecture.

D’abord en en lien avec le précédent lien sur l’état de nos libertés individuelles, je rappelle que "Les confessions d’un voleur" de Laurent Chemla (2002) n’ont pas pris une ride. L’ouvrage est intégralement et gratuitement lisible par ici.

Enfin, je reproduis et vous offre cette analyse d’Hervé Le Crosnier sur le sujet, publiée en 2009 mais qui conserve toute son acuité, laquelle analyse est une version résumée de la partie consacrée au système des publications scientifiques dans l’Habilitation à Diriger des Recherches qu’il a soutenue en décembre 2007. Celle-ci est évidemment en libre-accès en texte intégral. Ce qui ne vous dispense absolument pas de commander l’excellentissime "Libres savoirs" (mais si, vous savez, "Libres Savoirs" de C&FEditions : livre+ vidéos associées)


===========TEXTE==D’HERVE==LE==CROSNIER============

Le système des journaux scientifiques est associé au développement scientifique lui-même. Rechercher, c’est avant tout publier ses résultats et ses analyses. Pour publier, un chercheur doit pouvoir lire tout ce qui paraît dans sa spécialité. Il se repose donc sur les bibliothèques pour accéder à l’information. La recherche s’appuie sur un trépied :

- le chercheur, qui est lecteur et auteur, mais qui globalement accède gratuitement aux articles (du moins c’est rarement le budget directement affecté à sa recherche qui est en jeu)
- l’éditeur, qui ne finance ni la recherche, ni ne rémunère l’auteur, mais qui assure un rôle d’organisation du système des revues scientifiques (édition de texte, contrôle par les pairs, dissémination par la vente des revues). Ce secteur est hyper-concentré, ce qui entraîne des prix exhorbitants.
- les bibliothèques (et par delà la puissance publique qui les finance dans leur grande majorité) qui subissent cette « crise des périodiques » pour maintenir des collections et offrir l’accès le plus large aux chercheurs de leurs institutions. La dimension mondiale de la science fait porter le poids le plus élevé de l’accès sur les bibliothèques des institutions les moins bien dotées, notamment dans les pays en développement.

Dans ce circuit économique, le financement de la recherche, par les universités, les fondations ou les États se fait au deux extrémités : le chercheur et la bibliothèque, mais le bénéfice privé qui se réalise au milieu est excessif et de surcroît limite la diffusion de recherches. Cette situation est d’autant plus sensible que l’internet permet une communication plus rapide, plus souple et bien moins onéreuse.

Le mouvement pour le libre-accès aux publications scientifiques est né de ces contradictions. Comment valoriser la recherche en la diffusant le plus largement, et ce faisant augmenter le potentiel global de la « société de la connaissance » ? Comment utiliser au mieux les nouvelles possibilités de l’internet pour, selon la magnifique expression de Stevan Harnad, « écrire sur le ciel » pour que tout le monde puisse lire (« scholarly skywriting ») ? Et cela tout en conservant les fondations qui ont fait le succès du système des publications scientifiques : le contrôle par les pairs, l’archivage, la reconnaissance des chercheurs et la hiérarchie des publications. Même si l’internet incite à d’autres formes de publication et de débat scientifique, nous y reviendrons.

Le système des revues scientifiques

Les revues scientifiques remplissent quatre fonctions :

- la dissémination de l’information scientifique.
- la qualité de la recherche par le « contrôle par les pairs » (peer-reviewing)
- la constitution d’archives canoniques, les chercheurs souhaitant « prendre date »
- la reconnaissance portée aux chercheurs, qui correspond trop souvent à la hiérarchie des revues calculée par le « facteur d’impact », mis au point dans les années soixante par Eugene Garfield.

L’arrivée de l’internet modifie ces fonctions, laisse imaginer de nouvelles méthodes pour disséminer, contrôler, archiver et faire reconnaître la recherche. Les prépublications électroniques, la « conversation scientifique », au travers des blogs et des listes spécialisées, permettent de diffuser plus rapidement les recherches et de valoriser d’autres formes de contrôle scientifique et/ou citoyen.

La publication dans les revues, surtout dites « de haut niveau », est une nécessité pour le chercheur. C’est le syndrome « publish or perish ». Les publications permettent de faire évoluer la carrière de chaque chercheur, de valoriser le laboratoire ou l’université, et donc lui permettre d’obtenir de meilleures conditions de recherche. Mais pour une large fraction des chercheurs, la dissémination des résultats apparaît aussi comme un débouché normal de la recherche.

À l’inverse de cette démarche de partage, l’édition de revues scientifiques est devenu un business très bénéfique, appuyé sur des achats publics (bibliothèques) et la fourniture gratuite de la matière intellectuelle par la recherche... publique.

« Au cours des cinquante dernières années, les éditeurs sont parvenus à transformer les revues scientifiques - traditionnellement, une forme de publication considérée comme secondaire et peu profitable - en un commerce lucratif. » souligne Jean-Claude Guédon.

Le système des revues scientifiques génère des bénéfices considérables. Elsevier, numéro un du secteur, annonce un bénéfice sur chiffre d’affaires entre 35 et 40 % selon les années. C’est un secteur bâtit sur un marché pour l’essentiel inélastique (la demande pour un article précis ne peut pas être remplacée par un autre) qui favorise donc la concentration (trois grands éditeurs scientifiques, Elsevier, Springer et Blackwell se partagent l’essentiel du marché commercial) et une augmentation des prix très largement supérieure à l’inflation.

Ce système s’étend maintenant des publications imprimées vers la diffusion (payante) en ligne des articles. Pour accéder aux services électroniques des éditeurs les chercheurs doivent se décrire, ce qui induit un profilage des chercheurs. Officiellement, ceci est destiné à leur servir les articles les plus susceptibles de les intéresser. En réalité, l’éditeur obtient des informations sur les recherches en cours (les équations de recherche documentaire, les commandes d’articles) qui ont un double intérêt :

- anticiper sur les secteurs à venir (veille technologique) et produire les journaux qui pourraient devenir leader de ces nouveaux secteurs
- revendre les listings à des annonceurs ciblant les secteurs de la recherche en fonction de ces profils. C’est cyniquement le justificatif donné par Elsevier pour ouvrir en septembre 2007 OncologySTAT, le premier site d’articles médicaux en accès gratuit financé par la publicité.

Le mouvement des chercheurs pour le libre-accès aux publications

Plusieurs stratégies ont été proposées pour libérer les publications scientifiques de ce système économique. L’engagement des chercheurs pour le libre-accès est maintenant un mouvement mature, de plus de quinze ans d’expérience, dont on peut mesurer les effets, les difficultés et les opportunités.

L’Initiative de Budapest pour l’Accès Ouvert (Budapest Open Archive initiative - BOAI), publié en 2001 par plusieurs milliers de chercheurs, a constitué le lancement officiel de ce mouvement qui avait déjà huit années d’existence et de tâtonnements, depuis la mise en place du serveur Arxiv par Paul Ginsparg. Cet appel définit ainsi le libre-accès : « La littérature qui devrait être accessible en ligne gratuitement est celle que les savants donnent au monde sans en attendre de rétribution. [...] Par "accès libre" à cette littérature, nous entendons sa mise à disposition gratuite sur l’Internet public, permettant à tout un chacun de lire, télécharger, copier, transmettre, imprimer, chercher ou faire un lien vers le texte intégral de ces articles, les disséquer pour les indexer, s’en servir de données pour un logiciel, ou s’en servir à toute autre fin légale, sans barrière financière, légale ou technique autre que celles indissociables de l’accès et l’utilisation d’Internet. La seule contrainte sur la reproduction et la distribution, et le seul rôle du copyright dans ce domaine devraient être de garantir aux auteurs un contrôle sur l’intégrité de leurs travaux et le droit à être correctement reconnus et cités. »

L’Appel de Budapest a défini deux voies pour obtenir un libre-accès le plus large possible aux publications scientifiques : « L’accès libre à la littérature des revues à comités de lecture est le but. L’auto-archivage (BOAI - I) et une nouvelle génération de revues alternatives en libre accès (BOAI - II) sont les moyens d’atteindre cet objectif. Ils ne constituent pas seulement les moyens directs et efficaces à cette fin, ils sont à la portée des savants eux-mêmes, immédiatement, et ne nécessitent pas d’attendre des changements quelconques apportés par les marchés ou la législation. »

On retrouve la volonté des nouveaux mouvements sociaux du numérique d’agir dès maintenant et par eux-mêmes pour développer des solutions praticables, inventives et ouvertes.

Les deux stratégies ont leurs spécificités.

Pour Stevan Harnad, principal promoteur de BOAI-1, l’archivage est une décision individuelle qui doit être poussée par les institutions. Celles-ci doivent rendre obligatoire le dépôt en archive ouverte pour les recherches qu’elles financent. Ce faisant, l’archivage ne change rien au circuit traditionnel, ce qui rend cette stratégie opérationnelle. Inlassable débatteur, Stevan Harnad a su donner une vision globale à cette stratégie et la voir adopter, même si au passage elle fut affaiblie par une trop longue durée avant la libre-publication. Les grands organismes nationaux de recherche (NIH aux États-Unis, RCUK en Grande-Bretagne, CNRS, INSERM et INRIA en France... ) et les trusts finançant les recherches (Wellcome Trust par exemple) exigent dorénavant la mise à disposition dans des archives ouvertes.

Dans le même temps, bénéficiant de financements importants et s’appuyant sur de nouveaux modèles économiques comme le paiement à la source, la deuxième voie, dite BOAI-2, a décollé avec la création de nouveaux journaux respectant d’emblée la définition du libre-accès. Alors qu’il dirigeait le NIH (National Institute of Health), le prix Nobel Harold Varmus a proposé en 1999 l’ouverture d’une vaste archive pour les publications bio-médicales. Or l’opposition des éditeurs des revues existantes est devenue manifeste, notamment en obtenant du Congrès un délai de 12 mois avant la mise en accès libre. C’est donc sur leur terrain que Harold Varmus est allé remettre en cause le système des revues. Avec Michael Eisen et Patrick Brown, il crée PloS (Public Library of Science) qui va rapidement lancer des revues en libre-accès (PloS Biology, PloS medecine, ...) qui sont devenues des revues de référence majeures.

La probable ré-affectation des budgets des bibliothèques qui va accompagner le libre-accès aux publications scientifiques inquiète fortement les éditeurs monopolistiques. Une telle décision signerait la fin de leur âge d’or. Dès lors, nous entrons dans une nouvelle phase du mouvement pour le libre-accès : la confrontation. L’extension du mouvement pour l’accès libre, et surtout sa percée dans les médias, qui pouvaient aisément comprendre son discours de partage, a contraint les éditeurs à changer de stratégie. Pour devenir plus agressif contre les tenants de l’accès libre.

Leur intérêt est trop grand pour laisser ces « utopistes » entraîner l’adhésion des communautés scientifiques. Pour cela, l’AAP (Association of American Publishers) a organisé en juillet 2006 une conférence entre les principaux éditeurs scientifiques et Eric Dezenhall, directeur d’une firme de Public Relation, connue pour avoir servi Enron au moment de sa faillite, ou avoir monté des contre-feux avec ExxonMobil pour décrédibiliser la théorie du changement climatique global. Dezenhall est un « pitbull » (le terme est du journal Nature) qui a pris la tête d’une campagne agressive contre le libre-accès. Quelques mois après, les conseils de Dezenhall ont été repris par l’association PRISM (Partnership for Research Integrity in Science and Medicine), composée de ces grands éditeurs scientifiques, et agissant comme groupe de pression auprès de la presse et des élus. Peu importe que les critiques portent sur des points que n’ont jamais défendus les tenants du libre-accès, l’effet de charge et la défense de la « qualité » de la recherche peut remplir son objectif politique.

C’est un moment important pour le mouvement pour le libre-accès à la recherche qui se joue actuellement. Car la cible de l’affrontement, et les éditeurs ne s’y trompent pas, est déplacée dans l’univers politique. Au fond, c’est la relation de la recherche à la société qui se discute. On trouve deux logiques contradictoires, mais qui aboutissent à cette même re-politisation de la question des publications scientifiques :

- le refus de l’intervention publique de la part des éditeurs
- le désir d’ouverture des recherches à la société civile pour mieux comprendre ce qui se joue dans les laboratoires et l’impact de la science sur la société.

D’après Nature, quand il rencontre les éditeurs, Eric Dezenhall, le fameux « pittbull », « advised them to focus on simple messages, such as "Public access equals government censorship". He hinted that the publishers should attempt to equate traditional publishing models with peer review, and "paint a picture of what the world would look like without peer-reviewed articles" Dezenhall also recommended joining forces with groups that may be ideologically opposed to government-mandated projects such as PubMed Central »(Il leur conseille de se concentrer sur des messages simple du type "L’accès libre est équivalent à la censure de la science par les gouvernements". Il les incite à tracer une égalité entre le modèle de publication traditionnel et le contrôle par les pairs, et de "dessiner un tableau de ce que serait la science sans le contrôle des pairs". Dezenhall leur recommande aussi des alliances avec les groupes qui sont idéologiquement opposés aux États, tels PubMed Central.).

Tout le message néo-libéral et anti-structures collectives résumé dans ce conseil stratégique pour les éditeurs... qui n’hésitent pas à reprendre ces formules choc quand ils répondent par exemple au Livre Vert de la Commission Européenne sur l’accès aux recherches par le public.

Car avec les publications en libre-accès, les chercheurs ont non seulement modifié l’équilibre interne de leur profession, ouvert des débats politiques sur le financement de la recherche, mais aussi et peut être surtout pour ce qui nous intéresse ici, ouvert la porte à un nouvel usage par un public élargi.

Il se profile une autre relation du « public » à la science. Les groupes concernés veulent accéder à l’information de plus haut niveau pour évaluer les enjeux scientifiques avant même qu’ils ne deviennent « technoscience ». Une des première manifestation de ce phénomène a été l’implication des groupes de malades dans la recherche médicale, pour faire pression, analyser les avancées, ou diffuser les résultats des recherches. Les malades du SIDA sont souvent devenu des co-experts de leur maladie, en égalité avec l’équipe médicale.

Ceci s’étend à de nombreux autres mouvement sociaux, qui peuvent bénéficier de l’accès direct aux publications scientifiques pour mieux décrypter le monde, appuyer sur les contradictions entre chercheurs et dénoncer la « junk science » (les publications qui ont la forme de la science, mais servent avant tout à défendre des intérêts commerciaux, à l’image des contre-feux établis par l’industrie du tabac...). Les activistes du monde entier peuvent aussi mieux accéder aux travaux des scientifiques critiques et aux mises en perspectives des associations scientifiques indépendantes (comme le CRIIGEN en France ou l’Union of Concerned Scientists aux États-Unis).

La conférence « Living Knowledge 3 », tenue à Paris en août 2007, et l’existence prochaine du « Forum mondial Sciences & Démocratie » sont des symptômes de cette nouvelle relation de la science et de la société. Cette ouverture croisée de la science et de la citoyenneté qui devient chaque jour plus essentielle pour comprendre le monde... et le transformer.

Caen, le 14 janvier 2009
Hervé Le Crosnier

[1ndr et 7362 le 26 février 2012

Posté le 26 février 2012
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